Samedi 29 mai 6 29 /05 /Mai 12:54

 Photo0053

 

C’est la photo qui a tout déclenché. Une belle photo. Avec au centre, une belle, une très belle femme dans une robe de soie, légère, simple. Elle pose pieds nus sur un chemin de terre rouge. A l’horizon, la cime de hauts palmiers, le panache des feuillages de bananiers et l’humidité sauvage d’une forêt.

La femme en bord de jungle. Belle comme une majesté. La femme voyage, la femme sauvage, la femme nomade sourit. Elle flotte. Elle est heureuse. Femme qui est arrivée à destination. Femme devenue enfin, ce qu’elle rêvait d’être.

Le contact de la doublure en satin est doux à ses doigts tremblants. Mais le frisson le plus fort reste celui que lui procure l’épaisse laine, essaimée de perles, de la jupe.

Allongée sur le lit blanc d’une chambre blanche –odeur de désinfectant-, la femme photo n’est plus maintenant vêtue que d’une blouse vert pâle. Elle ne cesse de caresser la jupe posée sur son ventre. Ses mains tremblent, sa tête tremble, ses yeux tremblent. Son cœur tremble aussi mais personne ne le voit. Elle ne peut plus parler. Non qu’elle ne sache pas. Mais depuis qu’elle a vu la photo, les lettres arrivent en désordre dans sa bouche. Les mots ne se forment plus.

La jupe en laine était celle qu’elle portait lorsqu’elle avait décidé de devenir la femme jungle, femme nomade, femme terre sauvage. La jupe l’accompagnait sur le quai de la gare où un train devait l’emporter vers l’avion qui allait faire de sa vie, une vraie vie. Une autre vie. Et l’homme, à ses côtés, qui portait sa lourde valise ployait sous le poids de la tristesse.

Dans la chambre un autre homme, vêtu d’une blouse blanche n’arrête pas de lui parler. Il aimerait sans doute qu’elle cesse de caresser cette jupe et qu’elle retrouve la parole. Parfois elle lance une phrase, toujours la même, « c’est la photo ! C’est la photo !». « La photo mais quelle photo ? », demande l’homme en blouse blanche sans obtenir de réponse. Elle comprend tout mais les lettres sont en désordre dans sa bouche. Sa tête tremble toujours.

« Quelle photo ? » lance l’homme à la blouse blanche, à un autre homme, très élégant, vêtu d’un costume vert, assis confortablement dans un fauteuil de velours, vert aussi, au fond de la chambre. L’homme élégant hausse les épaules. Il ne sait pas, et manifestement il ne veut plus rien savoir. La femme hébétée sur le lit ne sera bientôt plus sienne. Il s’impatiente et s’évente avec la main.

« Reste » avait dit l’homme qui portait la valise. « Reste ici, reste avec moi, ne pars pas ! ». Son visage était triste, si triste. Pourtant  elle l’avait tant de fois vu avec un visage soleil. Elle l’avait vu en visage soleil quand il la contemplait, quand il dansait en elle, quand il la berçait dans ses bras, quand il la ramenait des gouffres sombres de la vie. Il disait qu’il était heureux d’elle. Il était en soleil d’elle. Elle aurait pu rester pour lui. Pour cet homme. Mais dès qu’elle détournait les yeux, son regard rencontrait la femme jungle, la femme nomade qui la hélait joyeusement.

L’homme élégant soupire en regardant sa montre. L’attente dure trop longtemps. Tout est déjà signé. Le divorce, les décharges. Tout est organisé. Le retour en avion privé et la prise en charge dans un établissement spécialisé. La femme hébétée, sa femme qui ne sera plus la sienne dans quelques minutes, aura tout le confort nécessaire. Le reste ne le regarde plus. C’est un homme important, il n’a pas le temps.

Pourtant  qu’elle était belle. Cette femme devenue hébétée. Elle était femme ravie, élancée, femme racée. « Un pan de ciel se promenant sur la terre », disait l’homme en visage de soleil. Et c’était vrai. Femme belle d’une beauté plus belle que la beauté.

Il y avait eu presque deux ans de vie sans encombre. Puis la femme belle a mué. La voilà maintenant femme hébétée, tremblotante, caressant stupidement un morceau de jupe en laine comme un bébé qui se réfugie dans les bras d’une peluche. L’homme en costume allume un cigare. Le temps ne passe pas assez vite. Il est déjà dans une autre vie.

L’homme en blouse essaie encore. Si la femme pouvait lâcher cette jupe et dire une phrase, juste une autre phrase. L’honneur et la richesse lui serait assuré jusqu’à la fin de sa vie. L’homme en costume sait être reconnaissant. Mais c’est trop tard. La femme lance à nouveau, « c’est la photo ! ». L’homme en blouse blanche soupire. Ses yeux implorent l’homme élégant engoncé dans son fauteuil de velours, indifférent.

Les doigts continuent de caresser la jupe. L’homme en blouse s’agace. L’homme élégant s’agace. Tout le monde s’agace. Elle le sait, elle voit tout, entend tout, comprends tout, mais elle n’est déjà plus. Comment dire cela?

En découvrant la photo. Photo de la femme nomade, femme jungle, femme sauvage pieds nus sur la terre rouge. Elle a disparu d’un coup. Plus rien de son âme, de sa joie, de son sourire, de son ravissement d’être, n’est resté. Tout a été emporté. Sur le cliché, la femme qui pose possède sa bouche, ses yeux, ses hanches, son allant, mais ce n’est pas elle. Elle se tâte, elle se palpe et ne sent plus rien. Elle crie, d’un cri muet qui fracture son cœur et détruit les mots de sa bouche. Elle est spoliée. La femme photo a pris ses traits, son cœur, son sang, son sexe, pour se réaliser en femme photo.

Elle n’est plus. Peut-être depuis longtemps. Peut-être depuis le départ sur le quai de la gare. Elle n’a été que sang, peau, sexe, bouche, yeux du désir d’une femme voulant devenir femme photo. Elle n’a été que le jouet du désir d’une femme portrait. Encadrée pour l’éternité.

Maintenant que le cliché resplendit, elle n’est plus. Il n’y a plus de cœur, de sang, de peau, de sueur, de mots qui lui appartiennent. Tout a été pris.

Sauf, la jupe. Elle caresse encore la laine, les perles, le soyeux de la doublure lorsqu’on la monte dans l’avion qui l’emporte. Personne n’est venu l’accompagner. Elle le sait, elle le sent, au froid glacial de son corps. Seule la laine lui procure un peu de chaleur. Et pourquoi l’accompagner, puisqu’il n’y a rien à voir ?

 

(Amsterdam/Paris)

Par Serghe Fiyo - Publié dans : esquisses - Communauté : ARCHITECTES D'INTERCOEURS
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Retour à l'accueil

Catégories

Présentation

Profil

  • Serghe Fiyo
  • Le coeur, le sang, l'encre et l'amour
  • Homme
  • tango Kafka sansha leela Bhansali; Raul Paz Tanturi Aisha Ray
  • J'écris en regardant la rue, des profils, des silhouetes, des parôles, parfois plus. Je fouille dans les recoins des rues, les dérives diverses d'ici. Entre Paris, Toledo, Palermo, Nice, La Bocca, Amsterdam, Stockholm et St Petersbourg.

Derniers Commentaires

Créer un Blog

Calendrier

Décembre 2014
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés